Plutarque Vies des hommes illustres
Voilà ce qui vaut la peine d’être noté au sujet des Amazones. L’auteur de la Théséide[79] a écrit, il est vrai, qu’Antiope suscita l’attaque des Amazones contre Thésée, pour se venger, avec leur secours, de ce qu’il allait épouser Phèdre, et qu’elles furent exterminées par Hercule ; mais ce récit a trop évidemment l’air d’une fable inventée à plaisir. Thésée n’épousa Phèdre qu’après la mort d’Antiope, dont il avait un fils nommé Hippolyte, ou, selon Pindare, Démophon.
Quant aux malheurs qu’il éprouva à l’occasion de son fils et de Phèdre, comme les historiens sont d’accord sur ce point avec les poëtes tragiques, on doit admettre que les choses se sont passées comme ceux-ci les racontent unanimement.
Mais rien ne favorisa mieux ses projets et ses intrigues, que la guerre des Tyndarides, qui entrèrent en armes dans l’Attique, appelés, suivant quelques auteurs, par Ménesthée lui-même. Ils ne commirent d’abord aucune hostilité, et ils demandèrent seulement qu’on leur rendit leur sœur. Ceux d’Athènes répondirent qu’ils ne l’avaient pas, et qu’ils ignoraient même où elle était. Alors les Tyndarides se disposèrent à l’attaque ; mais Académus, qui avait découvert, on ne sait comment, le secret, leur donna avis qu’Hélène était cachée dans Aphidnes. En reconnaissance de ce bienfait, les Tyndarides le comblèrent d’honneurs pendant sa vie ; et les Lacédémoniens, qui firent plus tard de si fréquentes incursions dans l’Attique, et qui mirent si souvent tout le pays au pillage, respectèrent toujours l’Académie[84], en mémoire d’Académus. Mais Dicéarque raconte qu’il y avait, dans l’armée des Tyndarides, deux Arcadiens, Échédémus et Marathus ; qui le premier donna le nom d’Échédémie à ce qu’on appelle aujourd’hui l’Académie ; et que le bourg de Marathon prit son nom de Marathus, qui s’était volontairement offert, sur la demande d’un oracle, pour être sacrifié à la tête de l’armée. Les Tyndarides marchèrent droit à Aphidnes, y gagnèrent la bataille, et prirent la ville d’assaut. On dit que c’est là que périt Alycus, fils de Sciron, qui combattait pour les Dioscures ; et que l’endroit du territoire de Mégare où son corps fut enterré s’appelle encore, de son nom, Alycus. Héréas écrit qu’Alycus périt dans Aphidnes, de la main de Thésée lui-même ; et il allègue pour preuve ces vers où il est dit qu’Alycus,
… dans Aphidnes aux vastes campagnes,
Combattant pour reconquérir la belle Hélène, Thésée
Le tua[85].
Toutefois, il n’est pas vraisemblable que, si Thésée eût été présent, sa mère fût tombée, ainsi qu’Aphidnes, aux mains des ennemis.
Aphidnes prise, ceux d’Athènes tremblaient pour eux. Ménesthée persuada au peuple d’ouvrir les portes aux Tyndarides, et de les recevoir comme amis. Ils ne faisaient la guerre, à l’entendre, que contre Thésée, qui avait été le premier agresseur ; ils étaient les bienfaiteurs, les sauveurs des autres citoyens. Leur conduite justifia son témoignage. Tout maîtres absolus qu’ils se voyaient, ils ne demandèrent qu’à être initiés aux mystères, à titre de parents des Athéniens au même degré qu’Hercule. Aphidnus les adopta pour fils, comme Pylius avait adopté Hercule ; et ils reçurent les honneurs divins sous le nom d’Anaces, qui leur fut donné, soit parce qu’ils avaient accordé la paix à la ville[86], soit pour avoir mis le plus grand soin à empêcher que les Athéniens ne reçussent aucun dommage, bien qu’une si nombreuse armée séjournât au milieu d’eux. Ce terme désigne ceux qui prennent soin, les protecteurs ; et c’est pour cela probablement qu’on donne aux rois le nom d’anactes[87]. D’autres veulent qu’on ait appelé Anaces les Tyndarides, à cause de l’apparition de leurs étoiles dans le ciel ; et ils dérivent ce nom des mots dont se sert la langue attique pour marquer ce qui est en haut[88].
On dit qu’Éthra, mère de Thésée, fut prise dans Aphidnes, et emmenée captive à Lacédémone, d’où elle suivit Hélène à Troie ; et on s’appuie de ce vers d’Homère[89] :
Éthra, fille de Pitthéus, et Clymène aux grands yeux.
D’autres rejettent ce vers comme supposé, aussi bien que la fable de Munitus, qui serait né des amours clandestines de Démophon et de Laodice, et qu’Éthra aurait élevé dans Ilion. Ister[90] dans son treizième livre des Attiques, fait, au sujet d’Éthra, un autre récit, et bien différent. Il rapporte, d’après quelques auteurs, qu’Alexandre ou Pâris, ayant été vaincu dans un combat par Achille et Patrocle, en Thessalie, près du fleuve Sperchius, Hector s’empara de la ville de Trézène, la livra au pillage, et emmena Éthra, qu’on y avait laissée. Mais ce récit est par trop invraisemblable.
ROMULUS. (Né en l’an 769, mort en l’an 715 avant J.-C.)
Il y a désaccord, entre les écrivains, et sur l’auteur du nom de Rome, ce nom si grand et dont la gloire s’est répandue chez tous les peuples, et sur la cause qui l’a fait donner à la ville. Les uns disent que les Pélasges, après avoir parcouru l’univers presque entier, et dompté une foule de nations, se fixèrent en ce lieu, et qu’ils donnèrent à leur ville le nom de Rome, à raison de la force de leurs armes[1]. Suivant d’autres, quand Troie fut prise, quelques-uns s’échappèrent, et ils purent se procurer des navires : entraînés par les vents, ils abordèrent en Étrurie, et ils jetèrent l’ancre près du fleuve du Tibre. Leurs femmes étaient déjà fatiguées du voyage, et elles supportaient impatiemment les incommodités de la mer. Une d’entre elles, nommée Roma, non moins distinguée par son intelligence que par la noblesse de sa race, leur proposa de mettre le feu aux navires : elles suivirent ce conseil. Les maris se fâchèrent d’abord ; puis, cédant à la nécessité, ils s’établirent aux environs du mont Palatin. Bientôt leur bonheur eut dépassé leurs espérances : ils reconnurent, dans cette terre, une grande fécondité ; et les habitants du pays leur firent bon accueil. Aussi rendirent-ils à Roma de grands honneurs : ils donnèrent, par exemple, son nom à la ville dont elle avait provoqué la naissance. De là, dit-on, l’usage où sont les femmes romaines de saluer du baiser sur la bouche leurs parents et leurs amis ; parce que les Troyennes, après avoir brûlé la flotte, embrassèrent ainsi et caressèrent leurs maris, en leur adressant des prières, et en les conjurant d’apaiser leur courroux. Il y en a qui prétendent que cette Roma, dont la ville reçut le nom, était fille d’Italus et de Leucaria ; d’autres, qu’elle l’était de Télèphe, fils d’Hercule, et qu’elle avait épousé Énée ; d’autres encore, qu’Ascagne, fils d’Énée, était son époux. Quelques-uns veulent que Rome ait été bâtie par Romanus, fils d’Ulysse et de Circé, et d’autres, par Romus, fils d’Émathion, que Diomède avait envoyé de Troie ; d’autres enfin ont dit qu’elle avait été fondée par Romus, roi des Latins, après qu’il eut chassé du pays les Tyrrhéniens, lesquels avaient passé d’abord de Thessalie en Lydie, puis de Lydie en Italie.
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- Loose-Sutures
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- 7 septembre 2024 à 04:18:44
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