Plutarque Vies des hommes illustres
THÉSÉE
(On peut placer l’époque où vécut Thésée entre les années 1249 et 1199 avant J.-C.)
Quand les historiens décrivent la terre, mon cher Sossius Sénécion[1], ils suppriment, aux extrémités de leurs cartes, les contrées sur lesquelles ils n’ont pas de renseignements précis ; et des notes à la marge expliquent leurs raisons : « Au delà de ces limites, sables arides, pleins de bêtes féroces ; » ou bien : « Marais couverts de ténèbres ; » ou bien encore : « Frimas de la Scythie ; » ou bien enfin : « Mer prise par les glaces. » Moi aussi, en composant ces Vies comparées, je pourrais, à leur exemple, après avoir parcouru les temps où la vraisemblance est permise au discours, et où le récit historique s’appuie sur des faits certains, dire des âges qui ont précédé : « Au delà de ces limites, c’est le pays des prodiges et des tragédies, habité par les poëtes et les mythologues ; nulle vraisemblance, nulle authenticité. » Toutefois, ayant publié les Vies de Lycurgue le législateur et du roi Numa, j’ai cru avoir quelque raison de remonter jusqu’à Romulus, puisque je venais de faire l’histoire presque d’un contemporain. Or, en considérant, comme dit Eschyle :
Contre un tel guerrier qui pourrait lutter ;
Qui j’opposerais à cet homme ; qui suffirait à l’œuvre[2] ?
il m’a paru que le fondateur de la belle et renommée ville d’Athènes devait être mis en lutte et en parallèle avec le père de l’invincible et glorieuse Rome. J’émonderai, je l’espère, ce que cette vie a de fabuleux ; j’y mettrai le vrai en lumière ; j’y répandrai la couleur de l’histoire ; mais, s’il arrive quelquefois que le récit se refuse obstinément à devenir croyable, et que le caractère de la vraisemblance y fasse défaut, alors j’aurai recours à l’indulgence des lecteurs, et je les prierai d’accueillir sans trop de sévérité ces antiques traditions.
Donc Thésée et Romulus m’ont semblé avoir entre eux plus d’un trait de ressemblance. Tous deux, nés secrètement d’une union clandestine, ils ont passé pour les enfants des dieux,
Vaillants tous les deux, chacun de nous le sait[3],
à la force ils ont joint la sagesse. Des deux cités les plus illustrée du monde, Rome et Athènes, Romulus a bâti l’une, et Thésée a constitué en corps les habitants de l’autre[4]. Tous deux ils ont enlevé des femmes ; et, pas plus l’un que l’autre, ils n’ont été exempts de calamités privées, de dispensions domestiques ; même ils ont fini, l’un comme l’autre, par s’attirer la haine de leurs concitoyens, si toutefois les traditions mêmes qui semblent le moins fabuleuses peuvent servir à fonder quelque certitude.
Thésée, par son père, remontait à Érechthée et aux premiers autochthones. Du côté de sa mère, il était Pélopide. Pélops avait été le plus puissant des rois du Péloponnèse, moins encore par ses richesses que par le nombre de ses enfants. Il maria plusieurs de ses filles aux hommes les plus considérables du pays, et il dissémina la plupart de ses fils dans les gouvernements des villes. Pitthéus, l’un d’eux, aïeul maternel de Thésée, fonda la petite ville de Trézène[5]. Il acquit le renom d’homme sensé et sage entre tous. La sagesse alors en estime consistait, je crois, en sentences morales du genre de celles qui ont fait là célébrité du poëme d’Hésiode sur les travaux et les jours. C’est là que se trouve la maxime suivante, qu’on dit être de Pitthéus[6] :
Paye à leur valeur les services de ton ami.
Le philosophe Aristote lui-même la lui attribue ; et Euripide, en appelant Hippolyte le disciple du saint Pitthéus[7], nous montre quelle réputation Pitthéus s’était acquise.
Égée[8] n’avait point d’enfants, et il désirait d’en avoir ; et la Pythie lui avait, dit-on, rendu cet oracle si connu, qui lui défendait d’avoir commerce avec aucune femme avant son retour à Athènes. Mais le sens des paroles lui sembla manquer un peu de clarté ; et, comme il passait par Trézène, il fit part à Pitthéus de l’ordre du dieu, qui était ainsi conçu :
Ne délie pas le pied qui sort de l’outre, ô puissant dominateur des peuples,
Avant d’être rentré dans Athènes.
Pitthéus, évidemment, l’interpréta à sa manière ; car il fit tant, soit persuasion, soit adresse, qu’Éthra eut commerce avec Égée. Celui-ci apprit ensuite que c’était la fille de Pitthéus ; et, se doutant bien qu’elle était grosse, il laissa, à son départ, une épée et des brodequins, qu’il cacha sous une grande pierre, assez creuse pour contenir ce dépôt. Il ne communiqua son secret qu’à Éthra seule ; et il lui recommanda, si elle accouchait d’un fils, et que, parvenu à l’âge viril, il fût assez fort pour lever la pierre et prendre ce que son père aurait laissé, de le lui envoyer, muni de ces signes de reconnaissance, sans que personne s’en doutât, et avec le plus grand secret possible ; car il redoutait fort les embûches des Pallantides (c’étaient les cinquante fils de Pallas[9], qui le méprisaient parce qu’il n’avait point d’enfants.
Il partit ; et Éthra mit au monde un fils. L’enfant, selon les uns, fut nommé immédiatement Thésée, à cause des signes de reconnaissance déposés par son père ; mais, suivant d’autres, il ne reçut ce nom qu’à Athènes, après qu’Égée l’eut reconnu pour son fils[10]. Son éducation fut dirigée, chez Pitthéus, par un gouverneur nommé Connidas, auquel les Athéniens sacrifient encore aujourd’hui un bélier, la veille des fêtes théséennes : marque honorable de souvenir, plus justement méritée que les honneurs qu’ils rendent à Silanion et à Parrhasius, le sculpteur et le peintre des images de Thésée[11].
C’était encore alors l’usage des jeunes gens d’aller à Delphes, au sortir de l’enfance, pour y consacrer à Apollon les prémices de leur chevelure. Thésée s’y rendit ; et le lieu où il fit cette cérémonie s’appelle encore aujourd’hui, de son nom, Théséa. Mais il ne se tondit que le devant de la tête, comme dit Homère que faisaient les Abantes[12] ; et c’est de là que cette façon de se couper les cheveux fut nommée théséide. Les Abantes adoptèrent les premiers cet usage ; et ils ne l’avaient emprunté ni aux Arabes, comme l’ont cru quelques auteurs, ni aux Mysiens. Les Abantes étaient des peuples très belliqueux, qui serraient de près l’ennemi dans la bataille, et qui excellaient dans les combats corps à corps, comme Archiloque[13] le témoigne en ces vers :
Il n’y a, chez eux, ni cette multitude d’archers, ni ces nombreux soldats
Armés de frondes, alors que Mars engage la bataille
Dans la plaine : c’est l’épée à la main qu’ils iront dans la mêlée cruelle ;
Car tel est le combat où excellent
Les belliqueux maîtres de l’Eubée.
Aussi se tondaient-ils, pour que leur chevelure n’offrit point de prise aux mains des ennemis. Ce fut, dit-on, pour un semblable motif qu’Alexandre de Macédoine commanda à ses généraux de faire raser la barbe des Macédoniens. C’est par là, en effet, qu’on peut le plus aisément saisir un homme dans le combat.
Pendant longtemps Éthra cacha avec soin la véritable origine de Thésée ; et Pitthéus faisait courir le bruit qu’il était fils de Neptune. Neptune est en grande vénération chez les Trézéniens : ils regardent ce dieu comme le protecteur de leur ville ; c’est à lui qu’ils consacrent les prémices de leurs fruits, et ils ont un trident pour la marque de leur monnaie. Mais, lorsque Thésée, parvenu à l’adolescence, eut montré qu’à la force du corps, au courage et à la grandeur d’âme, il joignait la sagesse et le bon sens, Éthra le mena au lieu où était la pierre, lui découvrit le secret de sa naissance, lui dit de retirer les signes de reconnaissance laissés par son père, et lui conseilla de s’embarquer pour Athènes. Thésée souleva facilement la pierre ; mais il refusa de s’en aller par mer, bien que cette route fût la plus sûre, et malgré les instances de son aïeul et de sa mère ; car il était dangereux de se rendre par terre à Athènes : le chemin était infesté, d’un bout à l’autre, par des voleurs et des brigands. Ce siècle avait produit des hommes d’une adresse, d’une agilité, d’une force de corps incomparable, puis-je dire, et invincible ; mais, au lieu d’employer ces qualités naturelles à quelque fin honnête et utile, ils faisaient leurs délices de l’outrage et de l’impudence ; et tout le fruit qu’ils tiraient de leur supériorité, c’était l’assouvissement de leur cruauté et de leur rage, l’asservissement, l’oppression, la destruction de ceux qui tombaient sous leurs mains. Persuadés que la plupart des hommes ne louent la pudeur, l’égalité, la justice et l’humanité, que parce qu’ils n’ont pas la hardiesse de commettre des injustices, ou parce qu’ils craignent d’en éprouver, ils croyaient que toutes ces vertus n’étaient pas faites pour ceux qui peuvent avoir sur les autres un avantage décidé. Hercule, en courant par le monde, avait exterminé une partie de ces brigands ; les autres, saisis d’épouvante à son approche, s’enfuyaient devant lui, et ils n’osaient plus paraître ; aussi méprisait-on ces scélérats humiliés. Mais, quand Hercule eut eu le malheur de tuer Iphitus, il se retira en Lydie, et il y demeura pendant longtemps esclave d’Omphale : c’était l’expiation qu’il s’était lui-même imposée pour son crime. La Lydie jouit alors d’une paix profonde et d’une pleine sécurité ; mais, dans les contrées de la Grèce, on vit les brigandages renaître et déborder de tous côtés, dès qu’il n’y eut plus personne pour les réprimer, et pour s’opposer à ces violences. C’était donc risquer sa vie que de voyager par terre du Péloponnèse à Athènes ; et Pitthéus, pour persuader à Thésée de partir par mer, lui dépeignait chacun de ces brigands, et lui racontait les traitements cruels qu’ils faisaient souffrir aux étrangers.
Il partit donc, avec l’intention et la résolution bien arrêtées de n’attaquer personne, mais de repousser vigoureusement toute violence.
Et d’abord, comme il traversait le territoire d’Épidaure, un brigand nommé Périphétès, armé ordinairement d’une massue, et qu’on surnommait pour cela Corynète[14], l’arrêta, et voulut l’empêcher de passer. Thésée le combattit et le tua ; et, charmé de la massue, il la prit et s’en arma, et il la porta toujours depuis, comme Hercule portait la peau du lion : la dépouille du lion montrait à tous les yeux quel énorme monstre Hercule avait tué ; et Thésée faisait voir qu’il avait pu conquérir la massue, mais qu’entre ses mains elle serait invincible.
Peu de temps après, des députés vinrent de Crète chercher pour la troisième fois le tribut. Androgée, fils de Minos, ayant été tué en trahison dans l’Attique, Minos avait fait aux Athéniens une guerre impitoyable. En même temps les dieux avaient frappé le pays de tous les fléaux : partout la stérilité et les maladies ; enfin les rivières avaient tari. L’oracle d’Apollon annonça que la colère des dieux ne s’apaiserait, et qu’il n’y aurait de trêve à ces maux, qu’après qu’on aurait apaisé Minos, et fait la paix avec lui. On lui envoya donc des hérauts, pour le supplier d’accorder la paix. Il y consentit, à condition que, pendant neuf ans, les Athéniens lui payeraient un tribut de sept jeunes garçons et d’autant de jeunes filles. Voilà sur quoi la plupart des écrivains sont d’accord. S’il faut en croire le récit le plus tragique, ces enfants, transportés en Crète, étaient dévorés par le Minotaure, dans le Labyrinthe, ou bien ils mouraient égarés dans ce palais, faisant de vains efforts pour en trouver l’issue. Quant au Minotaure, c’était, suivant le mot d’Euripide,
Un corps double, un être monstrueux ;
et encore :
Le mélange de deux natures, le taureau et l’homme[31].
Données du topic
- Auteur
- Loose-Sutures
- Date de création
- 7 septembre 2024 à 04:18:44
- Nb. messages archivés
- 569
- Nb. messages JVC
- 568