Topic de Loose-Sutures :

Plutarque Vies des hommes illustres

Solon alla à Milet, pour voir Thalès : là, il lui témoigna sa surprise de ce qu’il n’avait jamais voulu se marier et avoir des enfants. Thalès ne répondit rien sur l’heure ; mais, quelques jours après, il fit paraître un étranger, qui disait arriver d’Athènes, et qu’il n’en était parti que depuis dix jours. Solon demanda à cet homme s’il n’y avait rien de nouveau à Athènes. Celui-ci, à qui Thalès avait fait la leçon, répondit qu’il n’y avait rien de nouveau, sinon la mort d’un jeune homme dont toute la ville menait les funérailles. C’était, en effet, à ce qu’on disait, le fils d’un personnage considérable, d’une vertu éprouvée : le père n’était pas alors à Athènes, et il voyageait depuis longtemps. « L’infortuné père ! s’écria Solon. Mais comment s’appelait-il ? -Je l’ai entendu nommer, répondit l’étranger, mais j’ai oublié son nom ; je me souviens seulement qu’on ne parlait que de sa sagesse et de sa justice. » À chacune de ces réponses, Solon sentait augmenter ses craintes ; enfin, ne se possédant plus, il suggéra le nom à l’étranger, et lui demanda si le mort n’était pas le fils de Solon. « Oui, » répondit l’étranger. À cette parole, Solon se frappa la tête, et il se mit à faire et à dire tout ce qu’inspire une douleur violente. Alors Thalès lui prit la main, et lui dit en riant : « Voilà, Solon, ce qui m’éloigne de me marier et d’avoir des enfants. J’ai redouté le coup sous lequel tu fléchis, toi le plus ferme des hommes. Mais rassure-toi ; car il n’y a rien de vrai dans tout ce qu’on vient de te dire. » Hermippus rapporte cette histoire d’après Patécus[9], celui qui prétendait avoir hérité de l’âme d’Ésope.
Pourtant il y a faute de sens et de cœur à refuser d’acquérir les choses nécessaires, par la crainte de les perdre. À ce compte, on devra n’aimer ni la richesse, ni la gloire, ni la sagesse, quand on les possède, de peur d’en être privé. En effet, la vertu, le plus grand des biens et le plus doux, nous quitte quelquefois par l’action de certaines maladies ou de certains breuvages. Thalès lui-même, en ne se mariant point, n’était pas pour cela à l’abri de la crainte, à moins qu’il n’eût renoncé aussi à ses parents, à ses amis, à sa patrie. Mais il n’en était rien : il avait adopté, dit-on, Cybisthus, le fils de sa sœur. C’est que l’âme porte en elle un principe d’affection, et qu’elle n’est pas moins faite pour aimer que pour sentir, pour penser et se souvenir : aussi remplace-t-elle les objets naturels d’attachement qui lui manquent par ceux qu’elle va chercher au dehors ; et, semblable à une maison, à une terre qui n’a point d’héritiers légitimes, elle donne entrée dans son amour à des étrangers, à des bâtards, qui s’insinuent par leurs caresses, se mettent en possession, et, une fois établis, font naître, avec l’attachement qu’ils inspirent, le désir de les conserver et la crainte de les perdre.
On voit tous les jours des hommes s’exprimer avec une extrême insensibilité, à propos de mariage et d’enfants, et qui ensuite, s’ils viennent à perdre les enfants qu’ils ont eus de leurs esclaves, ou les nourrissons de leurs concubines, ou seulement s’ils les voient malades, se consument en regrets, et s’abandonnent à des plaintes peu viriles. Il en est même pour qui la mort d’un chien ou d’un cheval a été le sujet d’un deuil honteux et d’une affliction mortelle ; tandis que d’autres, après avoir perdu des enfants vertueux, n’ont point fléchi sous le coup, ne se sont point avilis, et ont passé le reste de leur vie dans une sage modération. Car c’est faiblesse, et non point affection, de se laisser aller à des regrets, à des craintes excessives : c’est que la raison ne nous a pas prémunis contre la Fortune. Nous ne savons pas jouir du présent ; et l’avenir nous jette dans des douleurs, des agitations, des angoisses continuelles, par l’idée que nous pouvons tout perdre un jour. Ne recourons ni à la pauvreté, ni à l’indifférence, ni au célibat, afin de n’avoir pas à redouter la perte de notre fortune, de nos amis, de nos enfants : à tous les accidents, ce qu’il faut opposer, c’est la raison. Mais en voilà, pour le présent, plus qu’assez sur ce point.

Les Athéniens, fatigués de la longue guerre qu’ils avaient faite sans succès contre les Mégariens, pour leur reprendre l’île de Salamine, avaient défendu par un décret, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon s’indigna d’une telle honte. Il voyait d’ailleurs que les jeunes gens, pour la plupart, ne demandaient qu’un prétexte de recommencer la guerre, mais qu’ils n’osaient s’avancer, retenus par la crainte de la loi. Il imagina donc de contrefaire le fou, et il fit répandre dans la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu’il avait perdu l’esprit. Cependant il avait composé en secret une élégie, et il l’avait apprise par cœur ; et un jour il sortit brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[10], et il courut à la place publique. Le peuple l’y suivit en foule ; et là, Solon, monté sur la pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence ainsi :

Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine.
Au lieu d’un discours, j’ai composé pour vous des vers.

Ce poëme est appelé Salamine, et il contient cent vers, qui sont d’une grande beauté.

Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent : Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens à suivre son avis, que le décret fut révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.

Voici, sur cette expédition, la tradition vulgaire.

Solon fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[11], où il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès un sacrifice solennel. De là il envoie à Salamine un homme de confiance, qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s’ils veulent s’emparer des premières femmes d’Athènes, de partir avec lui pour Coliade. Les Mégariens, sur sa parole, dépêchent à l’heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le vaisseau sortir de Salamine, fait retirer les femmes, et il accoutre de leurs vêtements, de leurs coiffures, de leurs chaussures, les jeunes gens qui n’avaient point encore de barbe. Ceux-ci cachèrent des poignards sous leurs robes, et ils allèrent, d’après son ordre, jouer et danser sur le rivage, jusqu’à ce que les ennemis fussent descendus à terre, et que le vaisseau ne pût échapper. Cependant les Mégariens, abusés par ce spectacle, débarquent, et ils se précipitent à l’envi pour enlever les prétendues femmes ; mais ils furent tous tués, sans qu’il en réchappât un seul, et les Athéniens firent voile à l’instant vers l’ile et s’en emparèrent.

D’autres prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu’employa Solon. D’abord, l’oracle de Delphes lui aurait dit :

Rends-toi propices, par tes offrandes, les héros indigènes, patrons du pays,
Ceux que les champs de l’Asopus enferment dans leur sein,
Et dont les tombeaux regardent le couchant.

Solon passa donc de nuit à Salamine, et il immola des victimes aux héros Périphémus et Cychrée[12]). Ensuite les Athéniens lui donnèrent trois cents volontaires, à qui ils avaient assuré, par un décret, le gouvernement de l’île, s’ils s’en rendaient les maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux de pêcheurs, escortés par une galère à trente rames, et il alla jeter l’ancre vers une pointe de terre qui regarde l’Eubée. Les Mégariens qui étaient à Salamine n’avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains : ils coururent aux armes en tumulte, et ils envoyèrent un vaisseau à la découverte. Le vaisseau s’approcha de la flotte des Athéniens, et fut pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et il les remplaça par les plus braves de sa troupe. Il enjoint à ceux-ci de cingler vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu’ils pourraient ; lui-même il prend le reste de ses soldats, et il va par terre attaquer les Mégariens. Pendant qu’il en était aux mains avec eux, les Athéniens du vaisseau surprirent Salamine et s’en emparèrent.

Il y a des usages qui semblent confirmer ce récit. Tous les ans un navire partait d’Athènes, et se rendait sans bruit à Salamine. Des habitants de l’île venaient au-devant du navire, tumultueusement, en désordre ; et un Athénien, s’élançant sur le rivage, les armes à la main, courait, en jetant de grands cris, du côté de ceux qui venaient de la terre. C’était au promontoire de Sciradium[13] et l’on voit encore, non loin de là, un temple de Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.

Tous ceux qui n’avaient pas péri dans le combat restèrent libres, par le bénéfice du traité. Cependant les Mégariens s’obstinaient à vouloir reprendre Salamine. Les deux peuples se firent réciproquement tous les maux qu’ils purent ; mais, à la fin, ils prirent les Lacédémoniens pour arbitres, et ils s’en rapportèrent à leur décision. On dit généralement que Solon allégua, dans la dispute, l’autorité d’Homère ; qu’il interpola un vers, dans le dénombrement des vaisseaux ; et qu’il lut ainsi devant les juges :

Ajax amena de Salamine douze vaisseaux,
Et il les rangea au lieu où étaient les phalanges athéniennes[14].

Mais les Athéniens traitent ce récit de conte puéril : ils assurent que Solon prouva clairement aux juges que Phyléus et Eurysacès, fils d’Ajax, ayant reçu le droit de cité dans Athènes, avaient abandonné leur île aux Athéniens, et qu’ils s’étaient établis en Attique, l’un à Brauron, l’autre à Mélite, et que Philéus avait donné son nom au dème des Philaïdes, d’où était Pisistrate.
Solon, pour détruire plus sûrement la prétention des Mégariens, se fit un argument de la manière dont les Salaminiens enterraient les morts, manière conforme à l’usage d’Athènes, et différente de celui de Mégare. Les Mégariens tournent les morts du côté du levant, et les Athéniens vers le couchant. Il est vrai qu’Héréas le Mégarien[15] soutient qu’on tournait, à Mégare, les corps des morts du côté du couchant. Une preuve plus concluante encore, alléguée par Solon, c’est qu’à Athènes, chaque mort avait un cercueil séparé, et qu’à Mégare, on en mettait trois ou quatre dans un même cercueil. Mais on prétend que Solon eut pour lui des oracles de la Pythie, dans lesquels le dieu donnait à Salamine le nom d’Ionienne. Ce procès fut jugé par cinq Spartiates : Critolaïdas, Amompharétus, Hypséchidas, Anaxilas et Cléomène.
Solon avait acquis, par cet exploit, gloire et crédit ; mais l’admiration s’accrut encore, et on ne parla plus que de lui dans la Grèce, après le discours qu’il prononça pour le temple de Delphes. Il montra qu’on devait en prendre la défense, et ne pas souffrir que les Cirrhéens profanassent l’oracle ; qu’il fallait, pour l’honneur du dieu même, porter secours à Delphes. Les Amphictyons accueillirent ses remontrances, et ils déclarèrent la guerre aux Cirrhéens. C’est un fait attesté par plusieurs écrivains, entre autres par Aristote, dans son livre des Pythioniques[16] où il attribue le décret à Solon. Cependant Solon ne fut pas nommé général pour conduire cette guerre, nonobstant l’assertion d’Évanthe de Samos[17], cité par Hermippus. L’orateur Eschine lui-même n’en dit rien ; et on lit, dans les registres de Delphes, que ce fut Alcméon, et non pas Solon, qui commanda les Athéniens dans cette guerre.
Le sacrilège cylonien causait depuis longtemps de grands troubles dans Athènes. Les complices de Cylon s’étaient réfugiés dans le temple de Minerve ; l’archonte Mégaclès leur persuada de se présenter en jugement. Ils attachèrent un fil à la statue de la déesse, et, le tenant à la main, ils se mirent à descendre. Ils étaient arrivés près du temple des déesses vénérables[18], quand le fil se rompit de lui-même. Alors Mégaclès et ses collègues se saisirent d’eux, sous prétexte que la déesse leur refusait sa protection. On lapida ceux qui furent pris hors du temple ; et ceux qui s’y étaient sauvés furent massacrés au pied des autels : il n’échappa que ceux qui s’étaient jetés en suppliants devant les femmes des archontes. Depuis ce jour, les archontes furent appelés sacrilèges, et ils devinrent l’objet de la haine publique. Les partisans de Cylon qui avaient survécu reprirent du crédit, et ils se maintinrent dans un perpétuel état d’hostilité avec les descendants de Mégaclès. La sédition était alors dans toute sa force, et le peuple était partagé entre les deux factions. Solon, dont le crédit était déjà grand, s’entremit dans cette affaire ; et, secondé par les principaux Athéniens, il parvint, à force de prières et de remontrances, à déterminer ceux qu’on nommait sacrilèges à se soumettre au jugement de trois cents des plus honnêtes citoyens. Les sacrilèges furent condamnés, sur l’accusation de Myron de Phlye : ceux qui vivaient encore furent bannis ; on déterra les ossements de ceux qui étaient morts, et on les alla jeter hors du territoire de l’Attique.
Les Mégariens, à la faveur de ces troubles, attaquèrent les Athéniens, les chassèrent de Nisée[19], et reprirent Salamine. À ces maux vinrent se joindre des craintes superstitieuses : Athènes était remplie d’apparitions de fantômes. Les devins déclarèrent aussi, d’après l’examen des victimes, qu’il y avait des sacrilèges, des profanations à expier. On fit donc venir de Crète Épiménide le Phestien[20] le septième des sages, au compte de quelques-uns de ceux qui ne mettent point Périandre dans ce nombre. Il passait pour un homme chéri des dieux, savant dans les choses divines, et qui possédait à fond la science des inspirations et des mystères ; et on l’appelait, même de son vivant, le fils de la nymphe Balté, le nouveau Curète. Dès qu’il fut arrivé à Athènes, il s’y lia d’amitié avec Solon, l’aida à rédiger ses lois, et prépara devant lui le chemin, en accoutumant les Athéniens à moins de dépense dans le culte religieux, et à plus de modération dans le deuil.
Il commença par prescrire, pour les funérailles, certains sacrifices qu’il substitua aux pratiques dures et barbares que la plupart des femmes observaient jusque-là. Mais le plus important, c’est que ses expiations, ses sacrifices, ses dédicaces de temples, purifièrent entièrement la ville, en bannirent l’impiété et l’injustice, et la rendirent plus soumise, plus disposée à l’union et à la paix.
On conte aussi que, lorsqu’il eut vu Munychie[21], et qu’il l’eut considérée longtemps, il dit à ceux qui l’accompagnaient : « Que l’homme est aveugle sur l’avenir ! Si les Athéniens pouvaient prévoir tous les maux que ce lieu doit un jour causer à leur ville, ils l’emportaient à belles dents. » Thalès eut aussi, dit-on, un pressentiment à peu près semblable. Il ordonna qu’on l’enterrât dans un lieu stérile et désert de la Milésie, prédisant que cet endroit serait un jour la place publique de Milet[22]. Les Athéniens, dans leur admiration pour Épiménide, voulurent le combler d’honneurs et de présents ; mais il ne demanda qu’une branche de l’olivier sacré : on la lui accorda, et il repartit pour la Crète.
Le bannissement des sacrilèges avait mis fin à la sédition cylonienne ; mais Athènes vit bientôt se ranimer les anciennes dissensions politiques, et il se forma dans la ville autant de factions qu’il y avait dans l’Attique de différents territoires. Les habitants de la montagne voulaient un gouvernement populaire ; ceux de la plaine préféraient une oligarchie ; et ceux de la côte, partisans d’un État mixte, balançaient les deux autres partis, et empêchaient que ni l’un ni l’autre ne prévalût. D’ailleurs, la division que met entre les pauvres et les riches l’inégalité de fortune était en ce temps-là plus animée que jamais ; et la cité, dans cette situation critique, semblait n’avoir d’autre moyen de pacifier les troubles et d’échapper à sa ruine, que de se donner un tyran. Le peuple tout entier était endetté auprès des riches. Là, le débiteur labourait pour son créancier, et lui rendait le sixième du produit ; c’étaient ceux qu’on appelait hectémores et thètes[23] ; d’autres empruntaient sur le gage de leurs personnes, et, adjugés à leurs créanciers, ils restaient esclaves à Athènes, ou étaient vendus en pays étranger ; plusieurs même étaient forcés de vendre leurs propres enfants, ce qu’aucune loi ne défendait, ou de fuir loin de la ville pour se dérober à la cruauté des usuriers. Le plus grand nombre d’entre eux et les plus déterminés se rassemblent : ils protestent contre de telles indignités, et ils prennent la résolution de se donner pour chef un homme digne de leur confiance ; d’aller, sous sa conduite, délivrer les débiteurs qui n’avaient pu payer au terme convenu ; de faire un nouveau partage des terres, et de changer toute la forme du gouvernement.
Dans cette conjoncture, les Athéniens les plus sensés jetèrent les yeux sur Solon : c’était le seul qui ne fût suspect à personne, parce qu’il n’avait point partagé l’injustice des riches, et parce qu’il ne connaissait point pour son compte propre la nécessité des pauvres. Ils le prièrent donc de prendre en main les affaires, et de mettre fin au différend. Phanias de Lesbos[24] rapporte que Solon, pour sauver la cité, trompa également les deux factions ; qu’il promit secrètement aux pauvres le partage des terres, et aux riches la confirmation de leurs créances. Toutefois, ajoute-t-il, Solon avait balancé longtemps s’il accepterait cette charge, craignant l’avarice des uns et l’insolence des autres.

Quoi qu’il en soit, Solon fut élu archonte après Philombrotus[25], et, en même temps, arbitre de la concorde et réformateur des lois. Ce choix fut agréable à tous les partis : aux riches, parce que Solon l’était lui-même ; aux pauvres, parce qu’ils le savaient homme de bien. Il courut même alors ce mot de lui, que l’égalité ne produit pas la guerre, mot qui plut et aux riches et aux pauvres : les premiers comptaient que l’égalité aurait pour fondement le mérite et la vertu ; les autres l’attendaient d’un nivellement, et du classement par tête. Les deux partis, sur ce mot, avaient conçu les plus grandes espérances ; et les chefs offraient à Solon la tyrannie, et le sollicitaient de prendre le gouvernement d’une cité où il avait déjà tout le pouvoir. Bon nombre même de ceux qui ne tenaient ni pour l’un ni pour l’autre parti, n’espérant pas de la raison et des lois un changement favorable, et qui se fit sans danger, n’étaient pas éloignés de remettre toute l’autorité entre les mains de l’homme le plus juste et le plus sage. On dit même que Solon reçut de Pytho l’oracle suivant :

Assieds-toi au milieu du vaisseau ; pilote,
Dirige sa course ; plus d’un, dans Athènes, te montrera son dévouement.

Ses amis surtout lui reprochaient de se laisser effrayer par le nom de monarchie, comme si la tyrannie conquise par la vertu ne devenait pas une royauté légitime. N’en avait-on pas vu un exemple en Eubée, dans la personne de Tynnondas[26] ; et Mitylène ne venait-elle pas de donner à Pittacus[27] le pouvoir suprême ? Mais Solon ne put être ébranlé par toutes ces raisons. Il répondit à ses amis que la tyrannie était un beau pays, mais qui n’avait point d’issue. Dans ses poésies, il dit à Phocus :

… Si j’ai épargné
Ma patrie (car la violence impitoyable de la tyrannie
N’a pas souillé mes mains) ; si je n’ai point terni ni déshonoré ma gloire,
Je ne m’en repens point. C’est par là que j’ai vaincu, ce me semble,
Tous les hommes…

On voit, à ce trait, que, dès avant d’avoir publié ses lois, il jouissait déjà d’une grande considération.

Données du topic

Auteur
Loose-Sutures
Date de création
7 septembre 2024 à 04:18:44
Nb. messages archivés
569
Nb. messages JVC
568
En ligne sur JvArchive 269